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Note de l'éditeur
Combien de tentatives collectives ont-elles précédé les nôtres sans qu’aucune trace ne nous en parvienne ? Voilà qui pose question : si nous disposions ne serait-ce que de dix
ou même d’un pour cent de ces histoires, avec leurs réussites et leurs échecs, sans doute nos aventures seraient-elles tout autres. Nous avons besoin de cette culture des précédents afin d’éviter que chaque nouveau groupe ne se prenne les pieds dans les mêmes problèmes (conflits de pouvoir, psychologisation, enfermement dans des rôles, etc.)
Nous avons besoin d’expérimenter de nouveaux modes d’existence collective.
Nous avons besoin d’acquérir des forces pour résister à ce monde. “Et ce que vous appelez monde, il faut commencer par le créer : votre raison, votre imagination, votre volonté, votre amour doivent devenir ce monde.” (Nietzsche)
Extrait de l'introduction
Savoir royal, savoir nomade
Il se peut aussi que cette difficulté à aborder la question de la micropolitique soit liée aux savoirs particuliers qu’elle convoque : savoirs relatifs aux mouvements, aux signes, aux singularités, aux affections et aux forces. Un mot dans l’arabe ancien désigne cette idée, Eilm. Eilm est le savoir particulier des signes, des forces du vent, des reliefs mouvants du territoire, qui permet aux nomades de se déplacer dans le désert sans se perdre.
Cette « science mineure », pour reprendre la distinction faite par Gilles Deleuze et Félix Guattari, ne se confond pas avec la « science royale ». Celle-ci cherche à caractériser une chose en lui conférant une identité, une essence stable, avec des propriétés qui en découlent par déduction. La « science mineure » s’intéresse elle aux conjonctures et à leurs effets : « On ne va pas d’un genre à ses espèces, par différences spécifiques, ni d’une essence stable aux propriétés qui en découlent, par déduction, mais d’un problème aux accidents qui le conditionnent et le résolvent. »
Prenons un exemple de cette science royale appliquée aux groupes, celle de K. Lewin, l’inventeur de la dynamique des groupes, qui, suite à des expériences de laboratoire, en aurait déduit certaines lois particulières. Il montre par exemple que tout groupe fonctionne avec un équilibre quasi stationnaire et résiste à tout changement autre que des variations autour de cet équilibre.
Or ce qui intéresse précisément une science mineure, ce sont ces variations, ces lignes de singularité, qui sont autant de forces à saisir et à prolonger. On nous dit que la loi générale est dans la répétition et dans la résistance au changement. Très bien. Mais avec ce théorème, on ne comprend rien aux événements qui saisissent un groupe et qui l’entraînent dans d’autres devenirs. La fatigue ou la « pêche », une ambiance pourrie ou « rigolarde » ne sont pas des questions générales. Ce sont des micro-basculements singuliers, qui agissent comme autant de signes d’une transformation de certains rapports traversant le groupe. La vigilance s’opère là, autour de ces signes, comme l’Eilm des nomades. Et ce savoir-là ne se confond pas avec les cartes routières ou le guide Michelin des autoroutes quadrillant le désert.
(Dé)possession, séparation, difficulté d’élaborer un savoir situé sont sans doute des aspects qui expliquent cette pauvreté de la culture des précédents au niveau micropolitique des groupes. Ce livre a été écrit contre cette pauvreté et dans une volonté de tordre le coup aux pratiques qui mettent à l’écart la dimension micropolitique au profit d’une survalorisation de la macropolitique. Dans la perspective en tout cas de suggérer un rééquilibrage des échanges. Et dans cette envie également que s’ouvre une nouvelle question : que va-t-il se passer lorsque les groupes potentialiseront ces savoirs, cette culture ?
Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, David Vercauteren, collection politique(s). 240 pages, 13,5 x 21 cm, mai 2007, 19,50 euros. |