
Créées en 2000 dans le sillage de la revue Nomad's land (dont le premier numéro a paru il y a onze ans), les éditions Kargo ont tenté, sans (malheureusement) beaucoup de moyens, d'explorer divers chemins de traverse (histoire culturelle, esthétique, anthropologie, musiques, photographie, etc.). Au-delà de l'apparente diversité des domaines étudiés, Kargo a notamment (et surtout) défendu des ouvrages dont l'objectif était de mettre en avant les cultures contemporaines, populaires ou non, et leurs circulations (langagières, politiques, corporelles, etc.). Par ailleurs, il nous a très tôt semblé pertinent d'aborder ce vaste champ d'études en traduisant des ouvrages dont les approches peuvent être sensiblement différentes des méthodologies françaises. C'est donc à travers le prisme théorique des études culturelles ou post-coloniales que ce champ anthropologique a trouvé ses premières traductions en France. Ainsi, plutôt que de publier le énième livre de sociologie sur les banlieues, Kargo a défendu une approche, disons, plus "transversale" de ces phénomènes (celui du déracinement, par exemple, avec "L'Atlantique noir. Modernité et double conscience" de Paul Gilroy, ou "Raising Cain", de William T. Lhamon). À rebours du discours majoritaire français sur ces questions, nous avons voulu tirer vers le haut ces phénomènes qu'il nous semblait impossible de comprendre au sein d'une posture théorique réduisant les cultures à une opposition entre, par exemple, la "masse" et le "bon goût", la Républiques et les multitudes...
Après quelques succès, maints échecs et une paire de ratés, nous voulions, à l'occasion de ces dix ans de publications, transformer les Kargo en collection au sein d'une autre maison d'édition, afin de bénéficier de moyens plus conséquents (mais restant peu coûteux, au demeurant) et de tenter quelque expérience éditoriale dans un esprit de "vulgarisation". Malheureusement, de refus catégoriques en promesses non tenues, Kargo n'a pas réussi à trouver un port d'attache pérenne et sérieux pour continuer son travail. L'incompréhension dont font preuve les majors de l'édition devant ces sujets/approches, l'absence de curiosité d'un milieu replié sur lui-même, les difficultés réelles que connaissent bien des confrères pour vendre des ouvrages de sciences humaines n'ont pas permis de trouver une situation stable. Il est navrant de constater à quel point les "gros" éditeurs ne sont pas prêt à prendre un risque éditorial et financier (même pour ceux-là qui ne sont pas dans le besoin). N'ayant pas gagné à l'Euromillion, Kargo ne peut que se confronter au principe de réalité : continuer le voyage est impossible. Seule, donc, une petite partie des livres à venir paraîtra, ici ou là, avant que Kargo ne jette définitivement l'ancre en juin 2008.
Au-delà de cette réalité des choses assez peu engageante, ces années nous ont petit à petit amené à cette autre constation: une réflexion de fond est indispensable quant aux liens entre certaines publications, ceux qui les défendent dans les espaces médiatiques et, in fine, les différents lecteurs/publics. Outre le fait que la circulation numérique du savoir demande très certainement de repenser le métier d'éditeur (et tout particulièrement l'édition de sciences humaines), plusieurs constats doivent être faits : les explorations éditoriales de Kargo n'ont pas réellement été défendues par les médias censés représenter la légitimation de la pensée dans la sphère intellectuelle, alors qu'en revanche ces ouvrages ont reçu un écho très favorable de la part (par exemple) de la presse culturelle ou musicale. Mais, d'un autre côté, il est évident que de tels ouvrages (compte-tenu de leur coût de traduction, notamment) ne peuvent être vendus à moins de 25-30 euros, ce qui de facto leur fait perdre une large partie de leur lectorat potentiel. Concrètement, cela revient ainsi à publier des ouvrages qui n'auront qu'une faible diffusion dans le milieu dit "intellectuel" (puisque dans ce même milieu l'information de leur existence circule très peu) et qui, ailleurs, échappent à divers autres milieux qui sont pourtant au plus près des thématiques de ces livres. Il y aurait sans doute beaucoup à dire à ce sujet, mais résumons cela en quelques mots : quel sens y a-t-il à éditer des livres sur les marges qui ne s'adressent (éditorialement et en terme de diffusion) qu'au centre ? La pensée reste ainsi dans un "entre-soi", un petit milieu qui, en fait, reste peu curieux. Sans compter que la France, dans sa grandeur, offre très peu de traductions venant de l'étranger, restant ainsi confiné dans des approches franco-françaises qui atteignent vite leurs limites (que l'on songe au fait que les grands discours sur la diversité, par exemple, proviennent d'un milieu (chercheurs, éditeurs) qui est lui d'une très grand uniformité...). Ce n'était évidemment pas l'objectif de Kargo, mais la réalité est là, à l'inverse de ce que nous souhaitions.
Tous les ouvrages des éditions Kargo restent, et resteront, disponibles en librairie. En effet, notre co-éditeur les éditions de l'Eclat continueront à commercialiser ces livres, et à rééditer, au fur et à mesure, les livres épuisés, notamment au format poche.
Alexandre Laumonier